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Pattaya: le pigeon, la pute et le truand

Extrait de mon autre blog: Chroniques de Thaïlande

 

Vous connaissez ma propension sadique à me moquer gratuitement des petits travers de la société thaïlandaise. Jetant un regard faussement candide sur mes amis indigènes, j’aime amuser mes lecteurs en cherchant frénétiquement à ne relever que les absurdités de ce pays qui finalement me sied.

Mais il y a des jours où l’actualité se suffit à elle-même et où il n’est pas nécessaire de faire preuve de malhonnêteté intellectuelle pour amuser la galerie, des jours où tenter de trouver un angle différent ne ferait qu’enlever toute sa saveur à une information qui à elle seule illustre l’absurdité du monde dans lequel nous tentons tant bien que mal d’évoluer.

L’histoire que tonton Somwang s’en va vous conter se déroule dans la petite bourgade de Pattaya. Pour ceux qui ne connaissent pas Pattaya, c’est LA ville du vice en Thaïlande. L’ancien petit village de pêcheur qui a charmé des régiments entiers de GI américains lors de la guerre du Viet Nam s’est peu à peu retrouvée victime des excès de testostérone de son nouveau fan club pour devenir la tristement célèbre ville du sexe. La région recèle certes de joyaux culturels et d’une agréable nature, peu à peu consumée par l’appétit immobilier d’une jet set low cost, mais il est vrai que les excès qui ont fait sa réputation sont un terrain fertile à toutes formes de trafics.

Mais depuis le calme Coup d’État de 2014, le gentil « Conseil National pour la Paix et l’Ordre » a promis de faire du pays un havre de paix, dans lequel pieux consommateurs et « touristes de qualité » seraient débarrassés des fléaux (bien réels) que sont la corruption, la drogue et le trafic d’êtres humains.

C’est donc en cette ville emblématique de Pattaya qu’a eu lieu le dernier coup d’éclat pour lutter contre les forces du mal. Ce 4 février 2016, il aura fallu la coopération de la police et de l’armée pour neutraliser les forcenés. Ils étaient 32 au total, tous étrangers et donc dénués de morale siamoise, tous retraités et donc d’immoraux oisifs. Leur crime: avoir de manière répété organisé des parties de bridge. Un affront intolérable, lorsque l’on sait que la possession de plus de 120 cartes à jouer ou de cartes non estampillées par l’État est interdite depuis près d’un siècle.

Mais au delà de la mise hors d’état de nuire de délinquants multirécidivistes, la police voulait surtout envoyer un message fort aux trafiquants de cartes à jouer, qui en plus de déforester l’Asie du Sud Est pervertissent le peuple.

Car jouer au poker entre amis autour d’une bière bien fraîche, ce serait s’écarter du droit chemin, de la morale communément admise qui consisterait à penser que pour avoir une vie meilleure, il serait préférable de claquer son salaire dans un temple, de s’endetter sur 35 ans pour un pickup tout neuf, ou même d’acheter les tickets de la loterie nationale qui comporteraient les numéros de la date de naissance du général en chef.

Un grand bravo donc aux forces de police qui chaque jour protègent leurs concitoyens contre l’amusement. Quitte à paraître quelque peu tatillon, tonton Somwang aurait toutefois une légère remarque sur la méthode:

Interdire la possession de cartes a jouer pour éviter les jeux d’argent, ne serait-ce pas comme interdire la fabrication de tirebouchons pour lutter contre l’alcoolisme ou stopper la production de papier toilette pour endiguer une épidémie de choléra? Bref, tout ceci a-t-il vraiment un sens?

Oui, je sais que mes remarques resteront vaines. Non pas que je ne croie pas que les membres du gouvernement lisent la traduction approximative fournie par Google de chacune des mes chroniques, mais au pays du « sourd irréductible », il est coutume avant tout de « garder la face ».

« Garder la face » en Thaïlande, c’est une jolie manière de dire « se rendre compte qu’on a fait une connerie mais continuer comme si de rien n’était pour pas se taper la honte ». Assumer ses erreur, c’est admettre qu’on a échoué, c’est s’exposer à l’humiliation.

Mais dans une culture où l’on hiérarchise les individus, où l’on fait une distinction nette entre le bien et le mal, entre les bons et les mauvais humains, personne n’a le droit a l’erreur. Il est donc à prévoir que malgré l’hilarité provoquée par l’affaire, les poursuites ne soient pas abandonnées contre nos papis pirates, et que soient avertis les candidats à la débauche qu’ils seront traqués nuit et jour si entre deux prostituées hermaphrodites ils se laissaient aller à jouer.

Faut-il rire ou pleurer du fait que le raid ait été lancé « suite à une dénonciation »? En tout cas, l’un des joueurs lui n’a pas dû beaucoup rire lorsque la police a décidé de le garder après qu’il ait refusé de payer une caution de 5000 bahts, qui se seraient ajoutés au pactole de 155.000 bahts amassé pour la libération des autres joueurs.

Moralité, même si elle n’a pas toutes les cartes en main, en Thaïlande la police est toujours la grande gagnante aux jeux d’argents.

 

 

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