Bouddha est-il nationaliste ?

Comment parler de Thaïlande sans évoquer le bouddhisme. Ici, Bouddha est partout : dans le hall du supermarché, niché entre un pick-up Toyota et une urne de donation, au marché aux amulettes, ou des experts de la sagesse bouddhiste, loupe à la main, tentent de négocier son effigie au meilleur prix, mais surtout dans les nombreux temples que compte le pays, souvent précédé de récipients pour les aumônes.

Les mauvaises langues diront peut-être que Bouddha est devenu au fil du temps un objet marketing dans une société ultra consumériste qui ne veut pas s’assumer comme telle. Mais j’ai préféré ignorer ces mauvais ragots et mener moi-même l’enquête.

Et pour démarrer mon investigation sur le bouddhisme thaïlandais, quel meilleur endroit que le Palais Royal de Bangkok, un lieu très fréquenté par les touristes, qu’ils soient thaïlandais ou étrangers, mais aussi par des locaux en quête d’un nouvel élan spirituel.

Une chance pour moi, j’appris en arrivant devant le Palais que nous étions un « jour de Bouddha » (j’appris plus tard que le moitié des jours de l’année étaient des « jours de Bouddha »). Mais malheureusement, on me signifia également que lors des « jours de Bouddha », l’entrée était réservée aux Thaïlandais.

Ce que je ne savais pas au début, formaté par les idées universalistes de mon cerveau occidental étriqué, c’est que Bouddha accorde une importance énorme à la nationalité des hommes et des femmes qui vont à sa rencontre. Cela m’a d’ailleurs été confirmé lorsque j’ai pu accéder enfin au sanctuaire de Sa Majesté, par le sas réservé aux étrangers (dont le franchissement impliquait une compensation financière, contrairement à l’entrée réservée aux nationaux).

Je sentais donc que j’étais sur une piste. Comment une divinité vénérée par un quart de la population mondiale pouvait-elle être si exigeante sur la citoyenneté ou l’ethnie d’où provenaient ses fidèles ? J’ai bien vite compris que le Bouddha thaïlandais était tout à fait authentique. Il est une divinité à part entière et est la propriété des Thaïlandais. Un pur produit de la mouvance « Our home country stronger together ». Un enfant du pays en quelques sortes. Il est d’ailleurs interdit de quitter le territoire avec une représentation d’un Bouddha thaïlandais.

Non le Bouddha de Thaïlande n’est pas le Bouddha du reste du Monde. Pourquoi sinon l’empêcher de voyager ? Pourquoi le soumettre aux mêmes lois protectionnistes que les parcs nationaux, le marché du travail ou l’accès à la propriété ?

Pour tenter de répondre à ces questions, j’ai multiplié les rencontres avec ce grand Homme assis au regard figé. A chaque rencontre, dans chaque temple visité, je sentais que quelque chose clochait.

Eurêka ! Le problème du Bouddha thaïlandais, c’est en fait son nez. Avez-vous seulement remarqué la taille de ce dernier. « C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je c’est un cap ? C’est une péninsule ! ». A vrai dire, les seuls nez de pareille dimension que l’on croise en Thaïlande sont artificiellement vissés sur les visages des acteurs à la télévision et sont constitués à 75% de plastique et de silicone. Alors Bouddha aurait il succombé aux tentations de la chirurgie esthétique ? Je ne pouvais pas le croire.

Sentant que mon enquête était à un tournant capital, je pris la décision de consulter l’un des plus grands spécialistes mondiaux en religions : Wikipédia. J’y appris beaucoup sur le bouddhisme, ou plutôt LES bouddhismes. J’y appris notamment que le Bouddha thaïlandais était originaire du Sri Lanka, raison pour laquelle son physique est très éloigné de celui de ses fidèles. Toute la culture thaïlandaise tournerait donc autour d’une divinité étrangère que les métèques n’ont pourtant aucune légitimité à vénérer. Un comble.

Ainsi s’achevait mon enquête. Je m’assis dans un temple de Chiang Mai (après m’être acquitté de la taxe liée à ma nationalité) et interrogeais une dernière fois mon nouvel ami, qui m’était de plus en plus sympathique. Je lui demandais comment il vivait, lui qui avait toujours prôné la simplicité et le dénuement, le fait d’être couvert de feuille d’or, d’être entreposé dans de somptueux temples dont les jardins se sont peu à peu transformés en parking pour de monstrueuses voitures, d’être entouré d’urnes dans lesquelles les plus désespérés iront tenter d’acheter une vie meilleure plutôt que de remettre en question leur manière d’agir, ou encore d’être peint sur la moitié des meubles de Maisons du Monde. Je lui demandais comment lui qui avait tant voyagé, se moquant des frontières, pour dispenser son enseignement, lui qui dans ses vies précédentes avait peut être été un papillon espagnol, un sequoia géant américain ou encore un ours polaire avait pu laisser son image s’associer au nationalisme d’une peuplade qui se considère presque comme un peuple élu ?

Avec son habituel sourire en coin, Bouddha m’a fixé du regard, l’air de dire : « Qu’est ce que tu fais encore là ? Il est tard. Fais une donation et rentre chez toi. »

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