La demoiselle de Pyongyang

Par facilité ou par devoir matrimonial, me voilà de retour en Thaïlande après presque une année d’absence à la conquête peu fructueuse, mais non moins intéressante, d’un certain reste de l’Asie. Et comme toujours en arrivant en Thaïlande se pose la question du visa. Se marier et risquer de crouler sous la paperasse consulaire ? Attendre la retraite et se rendre compte qu’en fait on rêverait de vivre ailleurs ? Devenir prof d’anglais dans une école de campagne et se faire exploiter pour quelques sous et un tampon sur son passeport ? Une fois de plus, j’ai opté pour la facilité et ai demandé un visa étudiant pour les douze prochains mois. Mais las d’apprendre le thaï depuis des années sans que cela ne m’ouvre la moindre opportunité professionnelle, j’ai préféré cette fois parfaire mon anglais.

 

Dans ma classe, les étudiants viennent de toute l’Asie, et même ailleurs. Une étudiante russe venue suivre des cours de psychologie pour quelques mois, une Japonaise en année sabbatique, une femme iranienne et son fils qui aimeraient bien rejoindre une partie de leur famille en Australie, un photographe suisse, un Thaïlandais qui se prépare à partir vivre à Singapour…

Et au milieu de ce groupe bigarré, sourire aux lèvres, nez à la forme biscornue et tenue impeccablement repassée, se tient la demoiselle de Pyongyang, une très jeune Nord-Coréenne arrivée il y a quelques mois seulement en Thaïlande pour y faire ses études.

 

Notre premier contact fut bref :

  • « Bonjour ! » me dit-elle. « Est-ce vrai que tu viens de Français ? »
  • Moi : « Oui, je viens de France, c’est le nom de mon pays »
  • Elle, ouvrant ses yeux au maximum de ce que sa morphologie lui permet et m’offrant un sourire d’une sincérité inégalée : « je suis vraiment heureuse, c’est la première fois de ma vie que je vois un Français »
  • Moi : « Je suis ravi d’être ton premier Français. Tu sais je ne rencontre pas souvent de nord-coréens non plus ».

 

J’avais déjà par le passé rencontré trois personnes venant de Corée du Nord, lorsque je travaillais en Europe avec des réfugiés. Mais nos échanges étaient souvent brefs, technocratiques, et se faisaient par Google translate interposé car aucun d’eux ne parlait anglais.

 

Étonnamment, loin de tous les clichés que je me faisais du peuple nord-coréen, la demoiselle de Pyongyang est très loquace. Toujours prête à intervenir en classe, elle répond à toutes les questions adressées à l’assistance par le professeur. Une attitude qui a l’habitude de m’agacer, mais qui ici me plaît. Nous la laissons parler, donner son avis, raconter des histoires, nous en dire plus sur sa vie.

En écoutant ses réponses aux exercices, j’appris notamment qu’elle avait un compte Facebook, ou encore qu’elle aurait aimé être médecin, mais que ses amis lui ont dit que c’était une mauvaise idée. Des banalités sous nos latitudes.

Elle semble sûre d’elle à chaque réponse lorsqu’il s’agit de donner son opinion. Elle ne laisse transparaître aucun doute.

 

Très bien intégrée à notre groupe, la demoiselle de Pyongyang entraine des réactions différentes de la part de nos camarades de classe lorsque ces derniers apprennent qu’elle arrive tout droit de la capitale nord-coréenne.

Madame Park, originaire de Corée du Sud, est par exemple partie en hyperventilation, certainement un mélange de joie, d’étonnement, d’appréhension, ou peut-être rien de tout cela. Allez savoir ce qui se passe dans la tête d’une Nord-Coréenne et d’une Sud-Coréenne qui se rencontre pour la première fois ? Il faut dire aussi qu’il ne s’agissait pas de leur première rencontre. La demoiselle de Pyongyang et Madame Park s’étaient déjà parlé quelques jours auparavant. Mais indiquant toutes les deux qu’elles étaient « coréennes » aucune d’entre elles ne jugea utile de préciser de quel côté de la frontière elles venaient.

 

Ivana, notre psychologue en herbe bipolaire, a quant à elle demandé « c’est vrai que c’est la guerre civile dans ton pays ? ». L’approximation sémantique et le manque de tact de notre amie russe n’auront pas eu raison de l’aplomb de la demoiselle de Pyongyang qui lui répondit tout simplement « je ne comprends pas quand vous parlez ». Une réponse qui a le mérite d’être efficace…
La demoiselle de Pyongyang m’intrigue. Qu’est-ce qu’une Nord-Coréenne peut-elle bien partir étudier en Thaïlande ? A priori pas la médecine… Pourquoi elle ? Est-elle issue d’une famille de diplomate ou de l’une de ces riches familles de Pyongyang, commerçant avec la Chine et dont la jeunesse dorée menace de trop vouloir s’émanciper ? S’est-elle enfuie ? Est-elle heureuse à Bangkok, dans l’un des temples du capitalisme asiatique.

Une chose est sûre, je suis ravi de partager sa classe, de l’entendre donner son point de vue ou son avis. J’espère grâce à elle en apprendre plus sur ce peuple qui m’intrigue depuis des années et pouvoir partager tout cela avec vous.

 

A bientôt

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *