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Chômage: le modèle difficilement transposable de la Thaïlande

Le chômage en Thaïlande, ça n’existe pas. C’est en tout cas ce que laissent penser les chiffres. Selon les données officielles, seulement 0,56% de la population serait sans emploi. En fait, les chiffres varient entre 0,5 et 1,1 %, plaçant la Thaïlande en tête de liste (et même à la première place selon certaines estimations) des pays de plein emploi.
Quel est le secret du modèle économique thaïlandais ? Les pays européens rongés par le chômage pourraient-ils s’en inspirer pour sortir de la crise ? Pas forcément…

 

Un marché du travail ultra-flexible

Certes les thaïlandais, même peu diplômés, n’ont pas de mal à trouver un emploi. Le code du travail n’est pas très contraignant. Il n’est pas souvent respecté non plus. Le marché du travail est ultra-flexible et très dynamique. Si bien que, plus que les employés, ce sont bien souvent les employeurs qui peinent à trouver de la stabilité. Au moindre désaccord, ou parfois même pour prendre des congés ou aller visiter un parent, il n’est pas rare qu’un employé envoie un SMS à son supérieur pour lui signifier qu’il ne reviendra plus. Rien de plus facile à son retour que de retrouver un nouvel emploi !

 

L’éducation thaïlandaise est à la traine

Le plein emploi thaïlandais peut-il s’expliquer par la performance de ses écoles et de ses universités ? Pas vraiment… Selon une enquête menée par l’OCDE, le système éducatif se situait à la 50ème place sur un total de 65 pays évalués. Même si le taux d’alphabétisation des thaïlandais est relativement élevé (93,5% selon l’UNICEF), l’enseignement thaïlandais repose essentiellement sur l’apprentissage « par cœur », avec un accent très important mis sur les questions morales et le respect de l’autorité et de la hiérarchie. Les prises de positions, de risques, la créativité ou la remise en question ne sont pas encouragés. Tout comme dans le reste de la société, ces comportements sont même plutôt réprimés. Il est difficile de penser l’éducation thaïlandaise comme moteur d’innovation et de croissance. Les thaïlandais ne créent d’ailleurs pas beaucoup de valeur. Avec un PIB par habitant estimé à 5676 dollars en 2013, le royaume se classe à la 91ème place mondiale. Cela peut paraître très étonnant dans un pays qui ne connait pas le chômage. On en viendrait presque à penser que la croissance est un délire de technocrates occidentaux et qu’elle n’est pas nécessaire pour créer de la richesse et de l’emploi. Oui mais…

 

Une économie bancale

En fait, si la Thaïlande a su créer des emplois en produisant peu, c’est grâce à un contrôle artificiel de son économie. L’économie thaïlandaise est basée sur deux piliers : le protectionnisme et les bas salaires. Toujours selon l’OCDE, le salaire moyen d’un thaïlandais en 2012 était de 492 dollars, plaçant le pays à la 62ème place au niveau mondial. En réalité, peu de thaïlandais gagnent 500 dollars par mois. Les inégalités sont très importantes en Thaïlande, le pays souffre d’un manque de redistribution de ses richesses. Contrairement à de nombreux pays européens, la classe moyenne n’est pas très forte. La société thaïlandaise est divisée en deux mondes : celui des travailleurs pauvres, gagnant un salaire proche du SMIC (environ 200 dollars par mois) et les ultra-riches, surtout concentrés aux alentours de Bangkok et très influents à la fois économiquement et politiquement. C’est cette manne d’emplois peu rémunérés, attirant les entreprises étrangères friandes de main d’oeuvre peu chère qui permet à la Thaïlande d’afficher un si bas taux de chômage.

 

Le protectionnisme modifie artificiellement le marché du travail

L’autre arme de la Thaïlande contre le chômage, c’est le protectionnisme. Ce protectionnisme se retrouve tout d’abord dans l’investissement, puisqu’il est très difficile pour une personne ou une entreprise étrangère d’être propriétaire de ses investissements en Thaïlande, qu’il s’agisse de terrains, de moyens de production ou de sociétés. Il se trouve également dans les barrières douanières et les taxes à l’importation mirobolantes (entre 200 et 300 % pour l’importation de voitures par exemple). Mais la Thaïlande est également très protectionniste en ce qui concerne le marché du travail. Les conditions pour embaucher un étranger sont drastiques, et surtout, les salaires minimums sont bien plus élevés pour les étrangers (environ 4 à 5 fois supérieurs), à l’exception de certaines nationalités venant de pays voisins et fournissant de la main d’oeuvre bon marché dans certains secteurs comme le bâtiment ou la pêche.

C’est l’association de ces deux éléments (protectionnisme et bas salaires) qui garantit aux thaïlandais des emplois à profusion. Ainsi, malgré un niveau d’éducation très bas, les entreprises étrangères doivent faire appel à du personnel thaïlandais pour pouvoir profiter du cadre particulièrement rentable offert par la Thaïlande. Un moyen d’offrir à chaque thaïlandais, même peu qualifié, un emploi lui permettant de survivre.

 

Le vent tourne

Mais ce modèle protectionniste commence à se fissurer. Tout d’abord parce que l’évolution laborieuse de l’AEC, la zone économique de libre circulation de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), devrait à terme limiter le protectionnisme des pays de la zone ; mais aussi parce que la Thaïlande est victime de la meilleure santé économique de ses voisins dont les marchés s’ouvrent et dont les infrastructures s’améliorent, les rendant compétitifs. Ainsi, depuis l’ouverture du Myanmar (la Birmanie), l’implantation d’une usine Nissan ouvre une brèche pour une éventuelle délocalisation d’une partie de la production automobile thaïlandaise. Il faut dire qu’avec un taux de croissance proche des 9%, le voisin birman effraie la Thaïlande qui est descendue sous les 2%… Va-t-on assister à une montée du chômage en Thaïlande ? L’avenir nous le dira…

 

La Thaïlande : un modèle pour la France?

Cette manière de créer artificiellement de l’emploi est propre à l’économie thaïlandaise et difficilement transposable.

Pour adopter la stratégie thaïlandaise des bas coûts, il ne faudrait pas être « un peu moins cher », mais plutôt « le moins cher ». Pour maintenir leurs emplois, les travailleurs thaïlandais doivent même être moins chers que la machine. Si les tickets de parking en Thaïlande sont donnés par des employés plutôt que par des machines ou s’il est très rare de voir des distributeurs de boissons, c’est parce que beaucoup de thaïlandais acceptent de travailler pour un salaire inférieur au coût de l’automatisation de leur travail.

La France, elle, doit miser sur d’autres atouts, notamment le niveau de qualification et de créativité pour créer de l’emploi sur son territoire. L’économie française repose non pas sur la production à bas coûts, mais sur l’expertise. Contrairement à la France, la Thaïlande peine à s’imposer sur les marchés de pointe tels que l’aéronautique ou le nucléaire. Malgré le fait qu’elle soit l’un des premiers producteurs automobiles, il n’existe pas de marques de voitures thaïlandaises.

La Thaïlande accueille uniquement des unités de production qui pourraient quitter le pays du jour au lendemain si le coût du travail devenait moins intéressant. Les entreprises qui conçoivent et commercialisent ces voitures sont basées ailleurs, notamment au Japon. Les designers, les ingénieurs et les financiers qui mettent tous ces projets en route ont besoin de talents, de personnes bien formées, et surtout d’une ouverture des marchés financiers et de l’emploi, ainsi que de la coopération entre Etats.

En fait, la Thaïlande a basé son économie sur celles des pays les plus puissants et les plus riches (la Chine voisine, les États-Unis, l’Europe et l’Australie) en leur fournissant des moyens de production à bas prix pour leurs produits de consommation, ainsi qu’un tourisme low cost pour divertir leurs habitants. Dans ce contexte, il est très difficile de favoriser l’émergence et le maintien d’une classe moyenne forte comme c’est le cas (bien que cela le soit de moins en moins) dans le modèle économique français.

 

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